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Dérégulation sauvage : davantage de censure et de répression dans les médias grecs

8 octobre 2014

Médias censure clientélisme corruption Grèce Nouvelle Démocratie PASOK radio Télévision

Deuxième épisode d’une chronique sur la longue histoire de la corruption, du non-droit et de la censure dans le paysage des médias et de la presse en Grèce.


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Cet article est le deuxième d'une chronique sur la longue histoire de la corruption, du non-droit et de la censure dans le paysage des médias et de la presse en Grèce. Une situation qui a empiré dans les dernières années dans le contexte de la dure crise économique qui touche le pays, mais qui a une histoire profondément enracinée dans le paysage politique grec.

La partie 2 ci-dessous sera suivie d'articles couvrant des sujets tels que la radiodiffusion, les blogs et Internet, les réseaux sociaux, le journalisme et l'information, la corruption économique, et l'extinction du diffuseur national public ERT, qui seront publiés dans Truthout et Okeanews dans les prochaines semaines.

Cet article a été initialement publié en anglais sur Truthout et ne peut pas être reproduit sans autorisation.


GreeceTV

Le paysage médiatique grec actuel s'est consolidé à un point important vers la fin des années 1980 et le début des années 1990, peu après que les émissions de radio et de télévision privées furent autorisées pour la première fois. Comme expliqué dans le précédent article, les premiers acteurs de la diffusion aussi bien de radio que de télévision représentaient, pour la plupart, les grands intérêts économiques et éditoriaux du moment, et leurs chaînes sont rapidement devenues les plus grandes et les plus influentes du pays.

Cette dérégulation ne s'est pas produite de manière organisée, ni d'une manière qui préserverait l'intérêt public et les droits du public à accéder aux ondes. À la place, des stations de télévision etde radio, grandes et petites, ont commencé à éclore partout en Grèce, diffusant toute la programmation qu'elles voulaient, sur les fréquences qu'elles voulaient, pour la plupart sans aucune autorisation d'émission valide.

1990 : les ouvertures de chaînes sans les autorisations ne sont pas un obstacle

Le 31 décembre 1989, la chaîne Antenna TV (ANT1) fut lancée nationalement, gérée par le magnat du transport maritime Minos Kyriakou et plusieurs éditeurs de journaux et de magazines. Le fait qu'ANT1 n'avait pas d'autorisation n'était pas un obstacle pour Kyriakou, pas plus que ce n'était un obstacle pour les propriétaires de dizaines d'autres stations de télévision qui apparurent dans les trois années suivantes, y compris New Channel, appartenant à Fotis Manousis, l'ancien secrétaire général du ministère du développement sous le gouvernement Nouvelle Démocratie, qui avait des liens étroits avec le maire de Thessalonique de l'époque Sotiris Kouvelas, et Tele City, une chaîne du politicien Nouvelle Démocratie Giorgos Karatzaferis.

À cette époque l'autorité de régulation de la radiodiffusion, faible et inefficace, était présidée par Panagiotis Ladas, l'avocat de Kouvelas. Kanali 29, et sa station sœur de radio Radio Athina, ont été lancées en 1989 par la famille Kouris, qui s'était fait connaître par la publication du tabloïde ouvertement pro-PASOK Avriani. Les stations ont été apparemment signalées à la demande du ministre PASOK Kostas Laliotis, tandis que la cérémonie d'ouverture de Radio Athina s'est faite en présence du Premier Ministre Andreas Papandreou lui-même.

La période de campagne électorale est typiquement un moment où sont promises des faveurs politiques (et d'affaires), et cette "tradition" continua en septembre 1993. Quelques jours à peine avant l'élection parlementaire nationale, et pendant ce qui s'avéra être les derniers jours du gouvernement Nouvelle Démocratie, l'État grec émit finalement des autorisations pour certains émetteurs de télévision. Initialement, les diffuseurs autorisés à émettre nationalement comprenaient ANT1, Mega Channel, "Nea Tileorasi" (sans rapport avec la chaîne autorisée du même nom qui existait précédemment), Kanali 29 et Seven-X.

Fait intéressant, Kanali 29 a été vendue à peu près au même moment à un groupe d'investisseurs qui, en décembre de la même année, lançait Star Channel. Cependant, la nouvelle chaîne a été lancée en utilisant la licence de "Nea Tileorasi". La licence de Kanali 29, dont les fréquences allaient à Star Channel, appartenait à une compagnie nommée "Eleftheri Tileorasi", appartenant à Kouris, qui utilisa la licence pour lancer une nouvelle chaîne, appelée Kanali 5, au début de 1994. Kanali 5 commença à émettre sur des fréquences utilisées par l'ERT pour retransmettre les chaînes de télévision par satellite à Athènes, provoquant une guerre d'interférences. Plutôt que d'expulser Kanali 5 de sa bande de fréquences, l'ERT arrêta d'y émettre.

Après que les élections de septembre 1993 ramenèrent le PASOK au pouvoir, des autorisations supplémentaires d'émissions au niveau national furent accordées à 902 TV, appartenant au Parti Communiste de Grèce (KKE), et à Skai TV, appartenant à des intérêts de l'édition liés au journal Kathimerini et à la radio "Sky", qui avait été lancée par Koskotas maintenant déchu. Des autorisations d'émissions locales ont été accordées à la chaîne basée à Athènes Tele City et à Tiletora, deux chaînes à la programmation de nature principalement politique, avec un penchant marqué vers la droite.

Le fait que beaucoup de ces stations fonctionnaient sans autorisation d'aucune sorte donnait au gouvernement l'opportunité de faire pression

Un observateur distrait aurait pu décrire ce paysage audiovisuel en Grèce à cette époque comme anarchique, mais le terme de "chaos contrôlé" pourrait être le plus approprié. Le fait que beaucoup de ces stations fonctionnaient sans autorisation d'aucune sorte donnait au gouvernement l'opportunité de faire pression, en menaçant de fermeture ou autres actions les chaînes de télévision qui s'aventuraient trop loin de la ligne par leurs reportages ou leur programamtion, tout en promettant aux propriétaires de chaîne qui restaient "sages" une licence, devant être accordée à un moment indéterminé dans l'avenir.

Par exemple, alors que l'ERT abandonna volontairement certaines de ses fréquences de la région d'Athènes à Kanali 5 lorsque cette dernière commença à les utiliser pour ses émissions, interférant avec les retransmissions de télévision par satellite de l'ERT, l'ERT ne montra pas la même flexibilité dans le cas de Jeronimo Groovy TV. C'était une chaîne apolitique qui diffusait des clips musicaux et qui était populaire auprès de la jeunesse, et le signal de Jeronimo Groovy était continuellement brouillé par les transmissions de l'ERT. Lorsque la chaîne fut vendue en 2000 au journaliste Giorgos Tragkas bien en vue et proche du monde politique, qui lança la chaîne de télévision politique Kanali 10 à la place, l'interférence cessa brusquement.

Autre exemple tristement célèbre, Kanali 67, lancée par Vasilis Leventis, président du petit parti politique "Union des Centristes", a été éteinte par les autorités juste avant les élections de 1993. Leventis, dont les franches émissions condamnaient durement le système politique et les deux partis majoritaires de l'époque et lui avaient valu un culte de la personnalité, avait été la cible d'une tentative d'assassinat un an plus tôt. Quelque temps après les élections, la chaîne réouvrit (toujours sans autorisation). Une autre chaîne, Hellas 62, qui diffusait des programmes religieux à la communauté Pentecôtiste d'Athènes, fut éteinte, officiellement pour cause de "diffusion sans autorisation", et probablement sous la pression de l'influente Église grecque orthodoxe.

1995 : nouvelle loi Vénizelos jamais appliquée et tour de passe-passe législatif

En 1995, Evangelos Venizelos, alors ministre de la presse du PASOK (et aujourd'hui vice-président du gouvernement de coalition en Grèce), conçut la loi 2328/1995, qui fournit un nouveau système d'autorisations pour les chaînes, fixait la durée des licences à quatre ans et donnait aux bénéficaires la possibilité de transmettre leurs licences. Malheureusement, la plupart des dispositions de cette loi, y compris le principe des enchères, n'ont jamais été appliquées. Une fois de plus, la loi comportait un astucieux tour de passe-passe législatif: elle accordait à ERT le droit exclusif de fournir des services diffusés par abonnement au public. Alors que les services de télévision et de radio de l'ERT étaient diffusés gratuitement sur les ondes, cette nouvelle loi a légalisé la location par l'ERT de certaines de ses fréquences de télévisions à une compagnie sud-africaine, Multichoice, pour le lancement de deux chaînes de télévision terrestre sur abonnement, connues sous le nom de FilmNet et SuperSport. Pendant des années, ces diffusions terrestres, qui à l'instar de feue TV Plus nécessitaient l'usage d'un décodeur spécial, étaient accompagnées d'un logo sur l'écran avec le mot "CODERT", qui identifiait ainsi les émissions comme nominalement opérées par ERT.

Une disposition de la loi 2328/1995 qui a été appliquée est le lancement d'une offre de licences pour les stations de radio dans la région d'Athènes. L'offre lancée en 1996 proposait l'attribution de licences à 20 stations de radio. Notamment, plus de 100 stations FM étaient sur les ondes à l'époque dans la ville d'Athènes, tandis que 86 stations candidatèrent à l'offre. Rien ou presque ne s'est passé jusqu'en janvier 2001, un mois à peine avant la mise en service programmée du nouvel aéroport international d'Athènes. Peu de personnes réalisèrent que le décor était planté pour l'un des moments les plus noirs de l'histoire des médias grecs, précurseur de l'arrêt soudain d'ERT, qui arrivera 12 ans plus tard.

Traduction : Rémy pour Okeanews