Grèce : le gouvernement panique et menace d'arrêter les organisateurs du référendum sur l'eau à Salonique

17 mai 2014

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"La tentative du gouvernement de contrecarrer le référendum contre la privatisation de l'eau, en le qualifiant d'illégal, est un défi et montre le profond mépris du gouvernement pour les institutions démocratiques"


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Les habitants de Salonique auront l'occasion de participer à une expérience unique dans une démocratie, ce dimanche, puisqu'ils sont invités à voter pour un référendum non officiel sur la privatisation de l'eau de la ville en déposant leurs bulletins de vote devant les bureaux de vote lors des élections municipales. Ce référendum a été approuvé à l'unanimité par toutes les municipalités qui composent la région de la deuxième ville du pays.

Mais le gouvernement en a décidé autrement : dans une circulaire adressée au procureur de Salonique, le ministre de l'intérieur demande au procureur de faire arrêter quiconque utilisera les registres officiels pour le référendum concernant la privation.

Une affiche pour le référendum officieux invitrant la population à dire non à la privatisation de l'eau de la région de Salonique

Une affiche pour le référendum officieux invitant la population à dire non à la privatisation de l'eau de la région de Salonique

Les acteurs de la privatisation

Dans le cadre des mémorandums imposés la troïka, le gouvernement avait annoncé en 2011 son intention de privatiser EYATH, l'entreprise gérée par l'Etat qui fournit 1,5 million d'habitants de la ville en eau et assainissement. Le processus de privatisation est en cours et deux multinationales sont toujours en course pour la deuxième phase de l'appel d'offres, le géant et numéro deux du secteur Suez Environnement et l'israélien Mekorot, que certains groupes environnementaux internationaux disent impliqué dans "des politiques et des pratiques discriminatoires concernant l'eau en Palestine".

Leurs partenaires grecs sont Aktor, la plus grande entreprise de construction du pays, qui est étroitement associée à Yiorgos Bobolas, qui possède également d'énormes intérêts dans la presse écrite et les médias télévisuels, et le Groupe Apostolopoulos, qui est actif dans le secteur privé de la santé.

Un référendum pour mettre la pression sur les entreprises

Le référendum n'est pas officiel puisque la loi ne permet pas à la population d'être consultée sur la politique du gouvernement par voie de référendum à moins qu'il ne soit ratifié par décret présidentiel ou par une majorité renforcée des députés.

Mais les organisateurs du référendum espèrent que le résultat enverra un message clair que les habitants de Salonique veulent que l'eau reste publique. Ils citent l'exemple de 86 villes à travers le monde qui ont renversé avec succès la privatisation et (re)municipalisé l'approvisionnement en eau.

La décision de privatiser l'approvisionnement en eau de la ville a mobilisé une large coalition de groupes, y compris les divers partis politiques, les syndicats et l'église orthodoxe, en opposition au projet. La mobilisation est également soutenue par les municipalités qui composent la ville .

Les sondages d'opinion montrent que plus de 70% des citoyens sont contre la privatisation. Ils estiment que les services publics comme l'approvisionnement en eau potable doivent être délivrés par une entreprise publique pour être la meilleure garantie en terme de qualité, de sûreté des services et de prix, tout en restant sous contrôle démocratique.

Le référendum est organisé avec la collaboration de l'association du barreau de la ville et la surveillance des élections sera effectuée par une équipe internationale d'observateurs venue d'Autriche, de Bulgarie, de France, d'Allemagne, d'Italie, des Pays-Bas et de Suède.

L'un des groupes qui envoient les observateurs est la Fédération Européenne des Syndicats des Services Publics, qui espère que le résultat du référendum forcera les entreprises privées à réfléchir à deux fois avant de venir à Salonique.

"Nous voulons que Suez Environnement respecte les résultats du référendum. Une décision différente entacherait son image, montrant que ses politiques vitrine de responsabilité sociale et ses déclarations concernant le respect des communautés locales sont vides. Cela pourrait donner lieu à des années de troubles locaux" a déclaré Jan Willem Goudriaan de la FSESP.

"Si le référendum est positif, le gouvernement grec devra arrêter le processus de privatisation".

Un vote pour l'eau

Comme le référendum n'est pas officiel, des urnes seront mises en place à l'extérieur des bureaux de vote afin que les citoyens qui votent pour les élections régionales et municipales de ce dimanche y participent.

Les électeurs recevront trois bulletins de vote, l'un indiquant "oui", l'autre "non" et une carte vierge.

Seules les personnes inscrites sur les listes électorales municipales seront autorisées au vote, comme lors des élections régulières, et seront tenues de prouver leur identité.

À la clôture du scrutin à 19 heures, toutes les urnes seront relevées et envoyées à l'hôtel de ville de Salonique, où aura lieu le dépouillement et où les résultats annoncés.

La pétition Right2Water

En Mars, une pétition contenant 1.884.790 signatures de tous les pays de l'UE avait été présentée à la Commission Européenne, lui demandant de reconnaître et de mettre en œuvre le droit à l'eau et à l'assainissement pour tous dans la législation de l'UE. La pétition Right2Water  a été la première campagne paneuropéenne à obtenir le statut d'initiative citoyenne en Europe, ce qui signifie que la commission doit tenir compte des demandes des pétitionnaires.

La Grèce a été l'un des 13 pays de l'UE à dépasser le minimum requis de signatures nécessaires pour valider la demande. L'initiative citoyenne doit être soutenue par au moins un million de citoyens de l'UE, provenant d'au moins sept des 28 Etats membres. Un nombre minimum de signataires est nécessaire dans chacun de ces sept États membres.

Le gouvernement panique et menace

La circulaire demandant l'arrestation de toute personne utilisant les listes officielle pour une élection illégale.

La circulaire demandant l'arrestation de toute personne utilisant les listes officielle pour une élection illégale. (source altherless)

Dans une circulaire (voir ci-contre) adressée au procureur de Salonique, le Procureur du Tribunal de première instance de Salonique demande à la Direction générale de la police de Salonique de veiller à ce que la police procède à l’arrestation de ceux qui mettront des urnes ou exploiteront les listes d’électeurs au titre du référendum à propos de la privatisation de l’EYATH. Il explique, dans son ordonnance, que "conformément au décret présidentiel 26/2012, il s’agit d’un délit poursuivi d’office et si les agents ne sons pas en nombre suffisant, il conviendra de former un dossier directement qui sera transmis au Parquet".

Plus précisément, le document rappelle que la  législation indique que "l'octroi ou l'utilisation des listes électorales est interdit..." et que la loi prévoit que "... les délinquants seront punis d'un emprisonnement de trois mois à trois ans".

Lors d'une conférence de presse extraordinaire du bureau de l'association régionale des municipalités de Macédoine centrale et des représentants de l'organisme de coordination "SOSτε το νερό" (Sauver l'eau), l'annonce de la poursuite du référendum a malgré tout été confirmée.

Le maire de Salonique est bien décidé à défier le gouvernement et à poursuivre le référendum, qui, bien que non officiel, a été approuvé par l'ensemble des municipalités qui composent la région de Salonique.

Document du Ministre de l'Intérieur

Document du Ministre de l'Intérieur (source altherless)

Dans un document(voir ci-contre) du ministère de l'intérieur adressé au ministère de la justice et en copie le ministre de l'ordre public Nikos Dendias, le ministre de l'intérieur indique avoir eu vent que "certains individus" avaient décidé d'organiser un référendum concernant la privatisation de l'eau à Salonique.

Le Maire de Salonique, Yannis Boutaris, a déclaré que la lettre est "honteuse et particulièrement offensante. Les municipalités", a-t-il expliqué, "ne sont pas ‘certains individus’. Il aurait pu faire un geste de bonne volonté et mettre les urnes dans les bulletins de vote. Au contraire, il rend les choses plus difficiles. Pourquoi ? Craindrait-il d’écouter l’avis des gens à propos de l’EYATH ? », se demande-t-il.

"La tentative du gouvernement de contrecarrer le référendum contre la privatisation, en le qualifiant d'illégal, est un défi et montre le profond mépris du gouvernement pour les institutions démocratiques" a déclaré un candidat aux élections municipales Manolis Lamtzidis, commentant la circulaire envoyée aux municipalités par le ministre de l'Intérieur C. Michelakis.

Il a ajouté que "la conduite du référendum est une question non négociable pour nous".


Mise à jour : malgré les menaces du gouvernement, le référendum aura bien lieu mais les listes utilisées seront celles des résidents et pas les registres électoraux.