5 ans d'actualité indépendante sur les crises en Grèce

Dans les ruines des médias grecs, naissance d'une nouvelle presse

8 février 2014

Médias @rrêt sur Images auto-gestion Doc4life ErtOpen Grèce indépendance Le journal des redacteurs Ne vivons plus comme des esclaves OkeaNews presse Unfollow

Comment reconstruire une information critique ?


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Antoine Tricot est l'auteur d'un article très intéressant sur la presse indépendante en Grèce publié sur @rrêt sur images. Un tour d'horizon de cette nouvelle presse, avec un peu de Okeanews dedans.  @rrêt sur images nous a autorisé à publier cet article sur Okeanews pour nos lecteurs. L'occasion de rappeler que l'indépendance a un prix : vous pouvez vous abonner sur @rrêt sur Images en cliquant ici et faire une donation à Okeanews en cliquant là.


La "crise économique" a soufflé le peu de confiance que les Grecs vouaient encore aux médias traditionnels de leur pays. Mais dans les ruines de ce système médiatique dévasté, certains journalistes poursuivent leur mission en créant de nouveaux médias. Objectif : offrir une information non assujettie au gouvernement, aux banques ou autres lobbys et regagner la confiance des citoyens.

Chaos dans les medias traditionnels grecs. Le 15 janvier dernier, une dépêche AFP (négligée par les médias français) annonçait l'inculpation de Dimitris Kontominas (75 ans), magnat des médias grec, pour corruption. Ce patron de la chaîne de télévision privée Alpha, entre autres, est mis en cause dans une importante affaire de fraude bancaire autour de l'ex-Banque postale hellénique (TT). Il aurait profité de prêts de complaisance accordés sans aucune garantie. Une raison de plus pour les Grecs de se défier de leur système médiatique ainsi que de la collusion avec les pouvoirs politiques et financiers.

De manière générale, la "crise" a mis en lumière la très grande dépendance des médias envers les banques. Une "situation de prise d'otages" selon le journaliste grec Kostas Vaxevanis. Ainsi les dix-huit plus grosses entreprises du secteur avaient accumulé fin 2012 une dette de 2 milliards d'euros auprès des banques, révèle Christiane Schlötzer, ex-correspondante en Grèce et actuelle chef adjointe des pages internationales de la Süddeutsche Zeitung dans un article paru le 22 janvier. En 2013, la somme a augmenté de 800 millions d'euros. En mal de liquidités, plusieurs médias ont dû mettre la clé sous la porte entraînant des licenciements en cascade.

"LES JOURNALISTES SONT DEVENUS BIEN PLUS CRITIQUES"

Certains blogs créés dans la foulée des licenciements massifs de l'année 2011 ont été abandonnés. C'est le cas de celui des journalistes ayant occupé les locaux de la chaîne de télévision Alter au début de l'année 2012. Écrasée par une dette de 500 millions, celle-ci avait été contrainte au dépôt de bilan en 2011. D'autres projets plus structurés ont perduré et d'autres ont vu le jour, renouvelant à la marge le paysage médiatique grec.

ERTOpen

Une du site d'ERTOpen issu de l'occupation de la radio-télévision publique grecque (cliquez pour zoomer)

L'un des plus emblématiques est bien sûr ERTopen.com. Créé spontanément après la coupure de l'audiovisuel public grec par le gouvernement le 11 juin 2013 (voir à ce sujet l'émission spéciale d'@rrêt sur images), pour poursuivre la diffusion d'un flux télévisé. Selon le documentaire Le signal perdu de la démocratie de Yorgos Avgeropoulos diffusé début janvier sur la RTBF, cette décision avait pour but de supprimer le dernier bastion à la télévision un tant soit peu critique envers le gouvernement. Dans ce contexte, environ 600 ex-salariés ont décidé d'occuper leurs locaux et de poursuivre la diffusion sur ce site Internet. "Le contenu a bien sûr évolué", confie à @si, Yannis Youlountas auteur et réalisateur franco-grec. "Les journalistes sont devenus bien plus critiques. Mon film "Ne vivons plus comme des esclaves" y a été diffusé trois fois en prime-time, ce qui n'aurait jamais été possible auparavant sur l'ERT." Mais depuis l'évacuation violente par la police anti-émeute des occupants dans la nuit du 7 novembre dernier, la situation est plus compliquée. Les moyens matériels sont beaucoup plus faibles et de moins en moins de personnes participent.

Une de l'Efimerida ton Syntakton du 19 septembre 2013 après l'assassinat du rappeur Pavlos Fryssas.

Une de l'Efimerida ton Syntakton du 19 septembre 2013 après l'assassinat du rappeur Pavlos Fryssas.

Le site internet ne saurait d'ailleurs retrouver l'ampleur de la diffusion télévisée (nous vous racontions l'histoire ici). Malgré toutes les pressions auxquelles elle était soumise, "l'ERT manque" confie d'ailleurs à @si, Olivier Drot créateur du site francophone d'informations sur la Grèce Okeanews.fr et résident en Grèce. La nouvelle chaîne publique DT, n'est qu'un fantôme low-cost de ce qu'avaient pu être les programmes de l'ERT.

D'autres journalistes se sont réappropriés leur média en faillite. C'est le cas du Journal des rédacteurs (Efimerida ton Syntakton). Suite à la mise en faillite en 2011 du titre emblématique de la gauche grecque Eleftherotypia, une centaine de journalistes ont réinvesti chacun un millier d'euros pour relancer une publication (papier) en autogestion.

SOLIDARITÉ DES PHOTO-JOURNALISTES

Au-delà de la sauvegarde de leurs emplois et pour résister à un contexte économique sauvage, les journalistes choisissent souvent de se rassembler au sein de nouvelles structures.

L'exemple de l'agence Doc4Life est particulièrement intéressant. Elle regroupe 23 photo-reporters, journalistes, traducteurs, certains au chômage, d'autres travaillant encore dans des journaux grecs. Créée en 2012, elle fonctionne en autogestion. "Nous avons un coordinateur qui peut prendre des décisions quand il faut réagir rapidement", nous explique Orestis Seferoglou jeune photographe de 24 ans. "Pour le reste, tout est décidé collectivement par le vote. Ça fonctionne assez bien et nous réussissons à travailler avec des médias importants comme l'AFP. Mais nous ne vendons pas tout à fait suffisamment de photos. Comme certains d'entre nous sont liés par des contrats avec d'autres employeurs, on ne peut pas vendre de la photo d'actualité en Grèce. Nous nous adressons donc seulement aux médias étrangers. Mais je suis optimiste, je pense vraiment que l'avenir du photo-journalisme est dans cette solidarité et cette collaboration."

"LES GENS ONT FAIM DE RADICALITÉ"

Aucun de ces nouveaux médias grecs ne se cache d'un certain parti pris politique et d'une farouche opposition à la coalition gouvernementale dirigée par le conservateur Antonis Samaras. Ainsi le créateur de The Press Project, nouveau site très influent, se déclare proche de Syriza, ce qui n'a pas empêché le site de publier une enquête mettant en cause un député de ce parti dans une affaire de fraude fiscale. "La situation est bien trop grave et la propagande bien trop puissante pour que les journalistes puissent rester neutres" soutient Olivier Drot. Pour Yannis Youlountas, ce positionnement reflète une demande du public. "Les gens ont faim de radicalité. Les journalistes qui reprennent les vieilles formules juste pour conserver leur emploi et ne proposent rien de nouveau ne tiennent pas la route bien longtemps." Mais les parti-pris de certains de ces médias agacent aussi parfois. Ainsi la journaliste Angélique Kourounis, correspondante en Grèce de plusieurs médias francophones, observe avec circonspection le magazine Hot Doc créé en Avril 2012 par Kostas Vaxenavis, connu pour avoir révélé la fameuse liste Lagarde (@si vous en parlait ici) recensant les comptes suisses de différents évadés fiscaux grecs. "Qu'Hot Doc et Syriza tiennent systématiquement leurs conférences de presse au même endroit parait bizarre. Nous sommes des journalistes et non des porte-paroles."

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Une d'Efemerida ton Syntakton 3 avril 2013 sur la pollution des mines d'or ( Cliquez sur l'image pour un gros plan )

Plus généralement, la volonté de retrouver une information indépendante exigeante est largement partagée. "On a tous en commun un certain nombre de valeurs, l'impartialité bien sûr et un sens du bien public" déclarait l'un des journalistes d'Efimerida ton Syntakton, Yanis Baskakis, dans un reportage d'Arte réalisé à l'hiver 2013. Le quotidien a, par exemple, mis en lumière l'an passé un scandale humain et environnemental autour de différentes mines d'or gérées par la filiale grecque de la compagnie Eldorado Gold. La journaliste Dina Daskalopoulou a ainsi dénoncé dans un reportage les manquements aux droits de l'homme liés à la mise en place du projet et la violence de la répression envers les opposants (arrestations abusives, intimidations par les brigades antiterroristes...). Puis, le journal a apporté les preuves de la pollution irrémédiable des eaux et des sols (49 000 fois la dose autorisée d'Arsenic) sur différents sites de Chalcidique liés au projet.

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Une du magazine Unfollow, septembre 2013

C'est aussi cette idée du bien public qui motive les journalistes du mensuel Unfollow, qui a publié début février son vingt-sixième numéro. Le magazine a marqué les esprits en révélant en septembre 2013 un mail d'un superviseur de la Troïka, Zenon Kontolemis, adressé à des membres du gouvernement grec et trahissant l'emprise des tutelles économiques sur la politique du pays. Ce message démontrait clairement, que, contrairement à ce qu'avait pu affirmer le ministre de la justice grec aux députés, la Troïka était derrière la réforme du "code des avocats" alors discutée au parlement. De plus, l'auteur du mail signifiait que de la réalisation rapide de cette réforme dépendrait le prochain versement des aides de la Troïka à la Grèce.

Comme le confie au New York Times l'un de ses co-fondateurs et réalisateur du célèbre documentaire Debtocracy Aris Chatzistefanou: "Notre travail serait impossible dans les médias traditionnels à cause de leurs connections avec les grandes entreprises qui imposent leurs vues", et il ajoute pour la Süddeutsche Zeitung qui le compare à un Michael Moore du fait de son engagement politique : "Je n'ai jamais caché que je n'étais pas impartial."

Tout comme le magazine Unfollow, le site internet The Press Project a fait le choix de se lancer en 2011 dans le journalisme d'investigation. Le site, en plus d'assurer l'accompagnement technique qui a permis aux personnels occupants l'ERT de continuer de diffuser sur Internet, se targue d'avoir été le premier à publier les câbles diplomatiques concernant la Grèce révélés par Wikileaks.

Ce choix du journalisme critique et d'investigation n'est pas toujours évident dans un pays qui a reculé de 14 places l'an passé dans le classement de Reporters Sans Frontières pour la liberté de la presse. Lefteris Xaralambopoulos, journaliste d'Unfollow a ainsi été "menacé de mort" selon RSF par Dimitris Melissanidis patron de la compagnie pétrolière Aegean Oil, que le magazine avait mis en cause. Selon Reporters Sans Frontières, "l’enquête de Xaralambopoulos, parue le 31 janvier 2013 dans le numéro 14 du périodique, mettait en évidence les pratiques douteuses de certaines compagnies de transports qui, sur fond de crise énergétique, achèteraient du pétrole à des taux d’imposition réduits pour le revendre au prix du marché. L’enquête de Unfollow s’appuyait sur deux rapports des douanes portuaires du Pirée, détaillant les agissements de deux des plus grandes compagnies pétrolières engagées dans ces pratiques: Hellenic Petroleum (ELPE), dont les principaux actionnaires sont l’Etat grec et Spiros Latsis, mais surtout l’Aegean Oil, gérée par la famille Melissanidis."

UNE SITUATION FINANCIÈRE ENCORE FRAGILE

okeanews
Une du site d'informations francophones sur la Grèce Okeanews

On peut remarquer aussi une grande ouverture de ces médias vers l'international. La version anglaise de The Press Project inaugurée cet automne en est l'illustration la plus récente. "J'ai ressenti la nécessité de lancer un site d'informations francophone sur la Grèce en 2011, lorsque je voyais le décalage entre la représentation des Grecs que transmettaient les grands médias français : feignants, fraudeurs etc. et ce que je pouvais contempler en étant sur place", nous raconte Olivier Drot, créateur d'Okeanews. "Ce qui était très dérangeant c'est que les médias en France citaient sans aucune précaution certains journalistes grecs en les présentant comme objectifs alors qu'ils défendaient un discours pro-gouvernemental et pro-troïka." C'est le cas notamment de Yiannis Pretenderis, journaliste à Mega-TV et au journal conservateur To Vima qui tient un discours haineux envers la gauche grecque et auquel Okeanews a consacré plusieurs articles ces derniers temps. (A ce sujet, voir notre émission "aux sources des bobards sur la Grèce").

ThePressProject

Version anglaise de The Press Project

En Grèce, si un public est indéniablement en demande de nouvelles sources d’informations, peu peuvent se permettre d'investir dans un abonnement. Ainsi Unfollow vivote avec ses 7 à 8 000 abonnés et "son lectorat est surtout composé de jeunes éduqués", détaille Olivier Drot. "Pour la majorité des Grecs, en particulier dans la campagne réputée plus conservatrice, la télévision privée reste le média le plus consulté." La situation financière des nouveaux médias demeure donc fragile. "Nous n'avons dégagé que 170 euros de revenus grâce aux abonnements en novembre-décembre", poursuit le créateur d'Okeanews. "Nous ne pouvons donc pas en vivre." D'autant plus qu'il n'est pas toujours facile d'accorder vente d'espaces publicitaires et investigations. Lefteris Xaralambopoulos déclare qu'Unfollow a perdu un annonceur en publiant son enquête sur le trafic du pétrole. "Mais cela ne nous inquiète pas outre mesure", poursuit le journaliste. "Ce qui nous importe, c’est le public qui achète le magazine pour son contenu"..

La situation est plus facile pour The Press Project qui emploie 19 personnes et a dégagé un bénéfice en 2013 grâce aux dons et à de la publicité ne provenant ni des banques, ni des organisations proches du gouvernement. Une web-TV serait même en préparation croit savoir le New York Times. Le site profite pour cela de l'engagement de son propriétaire Costas Efimeros qui gère par ailleurs des plateformes internet dédiées aux voitures ou aux sports tout à fait profitables.

Mais même pour les journalistes salariés dans de telles structures la situation n'est pas évidente. Outre sa collaboration à Doc4Life, Orestis Seferoglou a trouvé une place dans la nouvelle mouture du journal historique Eleftherotypia relancée en 2013. Mais les 750 euros qu'il perçoit par mois ne lui permettent pas de vivre. Malgré tout le jeune photographe est confiant pour son avenir. "La situation nous oblige à repenser notre métier. On n'est plus seulement dans la course à l'actualité mais on essaie de produire des récits plus construits et en prenant plus de recul."

Pullulement sur le net, création de nouveaux journaux, clairement, la Grèce vit une petite révolution. Toutefois s'intéresser seulement à cela, "ce serait passer à côté du sujet que d'oublier la place que jouent en Grèce des modes d'information plus archaïques", juge encore Yannis Youlountas. "Les murs d'Athènes sont de vrais espaces d'expression et jouent un vrai rôle dans la diffusion des nouvelles. Les "feuilles de choux", ces feuilles A3 repliées et distribuées dans la rue sont aussi très répandues. Ces pratiques sont dynamisées par la situation actuelle et vraiment importantes." Le renouveau n'est pas forcément où l'on pense.

Par Antoine Tricot