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Greg Palast (BBC) allume Theodoros Pangalos : "My Big Fat Greek Minister"

28 mai 2013

Opinion Politique Grèce Theodoros Pangalos

Theodoros Pangalos, son "mazi ta fagame" (nous avons bouffé tous ensemble), ses petites phrases et ses incohérences passés sous la plume assassine et réjouissante de Greg Palast, journaliste d'investigation redoutable de la BBC


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Il y a des textes qui donnent envie de se laisser bercer par leur douce poésie, leurs rimes endiablées et leur richesse littéraire. Mais Greg Palast n'est pas un poète, il fait partie de ce type de journaliste d'investigation redoutables et redoutés. La semaine dernière, il s'en est pris à son "gros ministre grec bien gras", le "Fat Bastard" (gros bâtard en français) Theodoros  Pangalos. Cet article méritait une grosse traduction. Okeanews vous offre donc "My Big Fat Greek Minister" en français, sur un gros plateau.

Par Greg Palast

Traduction : Okeanews

Theodoros Pangalos

Theodoros Pangalos

Ce n’est pas très difficile de distinguer Fat Bastard parmi une foule de splendides beautés russes, d’industriels et de personnalités médiatiques à l’Eurasia Media Forum, au Kazakhstan. Dans tous les cas, nous avions tous deux désespérément besoin d’un café et nous nous trouvions dans la même file d’attente.

(Nous avions tous les deux signé pour le Forum annuel médiatique eurasien du Kazakhstan, une sorte de Burning Man Festival pour oligarchs de l'Est et leurs médias partisans.)

J’évite toujours de faire allusion au poids d’un homme ou à son âge, étant donné mes propres imperfections. Mais, lui, ce véritable « Fat Bastard » le cherche.

J’avais essayé de faire sortir de mon esprit l’image de son ventre, mais j’avais encore l’histoire du New York Times dans ma poche :

« ATHENES - En tant que directeur de l'école primaire, Leonidas Nikas est habitué à voir les enfants jouer, rire et rêver de l'avenir. Mais récemment, il a vu quelque chose de complètement différent, quelque chose qu'il croyait impossible en Grèce: des enfants chercher de la nourriture dans les poubelles de l'école. De jeunes nécessiteux exigeant de manger les restes laissés par d’autres enfants, alors qu’un jeune garçon de 11 ans, Pantelis Petrakis, s’accroupit à cause de maux de ventre provoqués par la faim. »

Fat Bastard, autrement dit Théodoros Pangalos, est d’avis que les jeunes enfants grecs doivent arrêter d’avoir faim. Vous pouvez vous en rendre compte sur la photo précédente : il est lui-même loin de plier sous la douleur de la faim. Il pourrait donner l’impression d’être prêt à ployer sous le poids du travail ou, mieux encore, de ne pas du tout être en mesure de ployer.

Pangalos est plus connu pour accuser les travailleurs d’être responsables de la faim et de la situation où se trouve l’économie grecque. Mais, bien sur, ce n’est pas de sa faute et, même s’il fut vice premier ministre du gouvernement en place au moment le plus critique de la crise, pourquoi serait-il tenu responsable de quoique ce soit ?

Le ministre Pangalos est très aimé des banquiers européens, des spéculateurs et d’Angela Merkel, parce que, au fond, il est le chien qui aboie pour défendre leurs moutons : Il se démène à dire que son pays s’est soudain effondré parce que l’huile (NdT : entendre par « huile », les dessous de table et les enveloppes qui servent à « huiler » la machine de la corruption) coulait à flot, à cause de ces feignasses de grecs qui n’étaient pas capables de travailler plus de 3 heures par semaine et qui partaient à la retraite à l’adolescence, pour se siroter des ouzo.

Pangalos insiste à inviter les grecs à accepter les termes  l’occupation économique de l'Allemagne : austérité, coupes dans les allocations, dans les retraites et les salaires. Depuis cette semaine, plus d'un grec sur quatre n’a pas de travail (27%).

Alors que nous attendions notre café, donc, Fat Bastard me dit que celui qui s’oppose à l’austérité est soit un  " fasciste, soit un communiste, soit un « conspirationniste". Bien sûr, il ne m’a pas expliqué de quelle, parmi ces catégories, relève l’enfant de 11 ans qui s’évanouit de faim.

Pour la petite histoire, les grecs travaillent 619 heures de plus que les allemands (et bien plus que les anglais ou les américains).

Pour Pangalos, Merkel, les médias anthropophages et les spéculateurs, la Grèce s'est retrouvée en enfer parce que la nation toute entière s'est soudainement transformée en un ensemble de travailleurs arnaqueurs zélés.

Mais il y a une autre explication à cette ruine : la Grèce est une scène de crime. Et ses travailleurs ne sont pas les auteurs mais les victimes trompées, dont les entreprises publiques sont pillées et dont l’épargne fut rendue stérile à cause des jeux de la finance.

En 2001, la Grèce est passée de la drachme à l’euro. La Drachme assez bonne pour Aristote et très bonne pour le tourisme, la principale industrie de la Grèce.  Mais quand le sun-and-fun a été ré-évalué en euros, les touristes ont traversé la mer Egée pour les boulettes de kofte moins chères en monnaie turque. Les visites touristiques avant l'euro en Grèce étaient plus nombreuses que celles de la Turquie, mais l'année dernière, c'était tout le contraire, avec deux tiers des touristes qui ont bronzé en Turquie.

Le gouvernement du PASOK du ministre Pangalos a rejoint l'opposition dans une opération monétaire international complexe pour dissimuler les pertes du public et, surtout, de la Banque centrale européenne. Ils ont trafiqué les chiffres du déficit. Pourquoi ont-ils fait cela ? Parce que l’euro est plus qu’une monnaie. Elle est un tissu de lois et de règlements qui interdisent qu’un pays présente un déficit de plus de 3%.

Pourtant, c’est un objectif impossible à atteindre en période de récession, car cela implique des restrictions budgétaires au moment où les dépenses publiques sont plus nécessaires que jamais. Les Etats-Unis, la Chine, le Brésil, l'Inde - les nations qui ont tiré le monde, sur le bord de la dépression - ont toutes des déficits bien supérieurs à 3%. J'ai demandé à Nomi Prins de calculer le ratio de la dette de l'Amérique par rapport PIB en utilisant les règles de la zone euro, et elle a estimé que les déficits d'Obama sont à 10,2% du PIB.

La Grèce, craignant sons expulsion de la zone euro, s’est tournée vers Goldman Sachs qui a cuisiné les chiffres pour la rémunération non négligeable de 400 millions de dollars.

Mais quand la tricherie a été découverte en 2009, les Grecs ont dû payer les pots cassés aux détenteurs d’obligations. Le montant était de 14 000 dollars par famille et par an.

Du temps où j’étais enquêteur au ministère de la Justice américain (à l’époque où il y avait encore une justice aux USA), nous aurions qualifié de « fraude des marchés » le coup des dérivés, nous aurions arrêté les coupables ou, dans le meilleur des cas, nous les aurions obligés à rendre la « mise ».

Faut-il donc que Goldman Sachs paye ? Non, selon Pangalos qui estime que la victime est aussi responsable que le bourreau, comme en témoigne son fameux (ou infâme) « mazi ta fagame». Les mots grecs pour dire "nous avons tous mangé ensemble".

Les évidences montrent que c’est Pangalos, et non pas l’élève de 11 ans de l’article du NYT, qui s’est empiffré tout seul.

Palast et Pangalos

Palast et Pangalos

Je serais bien allé déjeuner avec Pangalos pour comprendre exactement son point de vue, mais il est parti en lâchant un râle de pachyderme quand je l’ai interrogé sur l’ex-premier ministre islandais qui s’est retrouvé en prison pour avoir camouflé ses jeux avec l’économie du pays.

J'ai demandé au gros bâtard : "Pensez-vous que vous devriez être en prison pour une conduite similaire dans le gouvernement grec?"

C'est peut-être pour cela qu'il pas voulu que nous dînions ensemble…