Skouries : une forêt ancienne devient la der­nière bataille de Grèce

(dernière mise à jour le 13/05/2013 - 10:53)

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keep-calm-and-save-skouries-480x560Par Theodora Oikonomides et Zoe Mavroudi, publié en anglais chez usilive.org (tra­duc­tion Okeanos)

est la plus impor­tante his­toire grecque dont vous pour­riez entendre par­ler. Il s’agit d’une ancienne forêt dans le nord de la Grèce, où une entre­prise cana­dienne mam­mouth de l’exploitation auri­fère reven­dique sa place.

Mines d’or, pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales, de l’Etat, vio­lence de la police et un mou­ve­ment anti-mine local solide et orga­nisé ont fait de un véri­table champ de bataille dans la poli­tique grecque, un champ de bataille qui n’a pour­tant reçu que très peu de cou­ver­ture inter­na­tio­nale, clai­re­ment éclipsé par l’escalade de la crise grecque.

La société grecque et son prin­ci­pal action­naire, le cana­dien col­la­borent à l’établissement d’une mine d’or et de cuivre dans l’ancienne forêt de , dans la région nord de la , mais les rési­dents de 16 vil­lages de la région sont for­te­ment oppo­sés au pro­jet et ont tenu plu­sieurs mani­fes­ta­tions contre le pro­jet au cours de l’année pas­sée, dont beau­coup ont tourné à la vio­lence. La police anti-émeute a fait un usage exces­sif de gaz lacry­mo­gènes à l’intérieur même de la forêt et dans les vil­lages, tan­dis que les rési­dents ont accusé la police de déte­nir des per­sonnes sur de fausses accu­sa­tions, en les mal­trai­tant phy­si­que­ment et en pro­cé­dant même à des pré­lè­ve­ment d’échantillons d’ADN contre leur gré.

«  Halkidiki est un trou noir dans la géo­gra­phie de la Grèce. C’est un endroit dans ce pays où la Constitution a été trans­for­mée en un chif­fon, où l’état de droit s’est effon­dré, où les droits humains sont bafoués au quo­ti­dien  », a déclaré Dina Daskalopoulou, jour­na­liste au jour­nal des rédac­teurs, le seul quo­ti­dien grec orga­nisé en coopé­ra­tive et détenu par son per­son­nel. Daskalopoulou par­lait dans une inter­view sur la radio Radiobubble.gr , com­mu­nauté de jour­na­listes citoyens et indé­pen­dants qui a cou­vert de près l’histoire de Skouries et a cou­vert les mani­fes­ta­tions de l’année passée.

Daskalopoulou a donné un compte rendu inquié­tant de ce qui pour­rait très bien être la meilleure sup­pres­sion d’un mou­ve­ment en Grèce orga­ni­sée par l’État . Elle a indi­qué que les mai­sons des habi­tants étaient sur­veillées par la Sécurité d’Etat, les télé­phones sur écoute et les déten­tions deve­nues la norme, sou­vent en pre­nant pour cible des rési­dents han­di­ca­pés et des étu­diants du secon­daire. «  Je pense que l’État a un plan glo­bal à l’égard de la popu­la­tion locale. Il a lancé toute une opé­ra­tion pour les ter­ro­ri­ser. En choi­sis­sant ce qu’il croit pou­voir plus faci­le­ment bri­ser leur entrain.   »

Skouries contre les mines d’or. Photo de Maria Kadoglou

Il n’est pas dif­fi­cile de com­prendre pour­quoi ce petit coin de la Grèce est tel­le­ment chargé de ten­sions. Premièrement, Skouries est une région ayant une longue his­toire de l’exploitation minière qui remonte à Alexandre le Grand. Plus récem­ment, dans les années 1980, une ten­ta­tive de la com­pa­gnie cana­dienne TVX Gold d’établir une mine dans la région est tom­bée à l’eau après que les scien­ti­fiques de cer­taines des plus grandes ins­ti­tu­tions de la Grèce comme l’Université Aristote de Thessalonique et de la Chambre tech­nique de Grèce ont averti les habi­tants que cet inves­tis­se­ment condui­rait à un désastre éco­lo­gique sans pré­cé­dent en pol­luant la zone de 317 kilo­mètres car­rés (31.000 ha) des sols, de la mer, de l’air et de l’eau et allaient rendre leurs vil­lages inhabitables.

Aujourd’hui, près de trente ans plus tard, Hellas Gold et Eldorado ont un plan qui sus­cite des pré­oc­cu­pa­tions simi­laires. Ils veulent éta­blir une mine à ciel ouvert au milieu de la forêt de Skouries sur la mon­tagne Kakavos, qui se trouve être la prin­ci­pale source d’eau douce de toute la région. Selon les propres esti­ma­tions de la société, la mine à ciel ouvert va géné­rer 3.000 tonnes de pous­sières toxiques par heure. Des gale­ries seront creu­sées à 700 mètres de pro­fon­deur, ame­nant la mine en des­sous du niveau de la mer, de sorte que même l’eau qui n’est pas conta­miné par des métaux lourds et d’autres sub­stances toxiques pro­ve­nant de la mine seraient sûre­ment conta­mi­née par l’eau de mer. En outre, un tun­nel de 9 km de long qui vise à relier deux sites miniers cou­pera en deux une ligne de faille géo­lo­gique qui a pro­vo­qué un trem­ble­ment de terre dévas­ta­teur dans la région en 1932. Enfin, une usine de trai­te­ment du mine­rai sera construite dans la mon­tagne où l’or sera séparé des autres sub­stances. La société affirme cela sera fait sans l’aide du cya­nure, mais cette méthode n’a pas été mon­trée comme étant effi­cace sur le mine­rai de Skouries. Cela sou­lève des inquié­tudes sup­plé­men­taires sur l’utilisation éven­tuelle de cya­nure dans la forêt.

L’opération actuelle a cher­ché à rem­pla­cer ces pré­oc­cu­pa­tions avec peu d’effet et les pré­oc­cu­pa­tions envi­ron­ne­men­tales n’en sont qu’une par­tie. Une des rai­sons est que les cir­cons­tances dans les­quelles l’exploitation minière ont été éta­blies sont discutables.

Quelques jours seule­ment après que l’homme d’affaire Fotis Bobolas a créé Hellas Gold en 2003 avec un capi­tal de départ de seule­ment 60.000€, l’État grec a acheté les droits d’exploitation de TVX pour 11 Millions d’euros et a immé­dia­te­ment vendu à Bobolas pour 11 mil­lions d’euros, ne gagnant rien dans l’opération. En quelques mois, Hellas Gold a été acheté à 95% par European Goldfields, une autre société cana­dienne qui fut à son tour absor­bée lors d’une OPA ami­cale par Eldorado Gold.

Ces tran­sac­tions cou­plées de la police et de l’oppression éta­tique pour assu­rer la pour­suite des pré­pa­ra­tifs pour com­men­cer l’exploitation minière dans la région n’ont servi qu’à ren­for­cer la colère locale et l’organisation du mou­ve­ment de protestation.

Il y a un an, en Mars 2012, les choses ont atteint un point culmi­nant lorsque la société minière a envoyé ses ouvriers dans la mon­tagne pour déman­te­ler un camp de pro­tes­ta­tion éta­bli par les mili­tants anti-mines sur le site minier. Les mani­fes­ta­tions qui ont suivi ont été vio­lem­ment répri­mées par la police anti-émeute. La situa­tion n’a cessé de se dété­rio­rer jusqu’en février der­nier, quand un groupe de 40 à 50 per­sonnes de la région ont mené une attaque incen­diaire sur le chan­tier prin­ci­pal de la société à Skouries, brû­lant chaque équi­pe­ment qu’ils y ont trouvé avant de partir.

Les auto­ri­tés ont lancé une série de rafles après l’incendie cri­mi­nel — une pra­tique poli­cière cou­rante en Grèce — et ont depuis arrêté 154 per­sonnes tout en menant un raid de la police dans le vil­lage de Ierissos, un vil­lage de 3.000 habi­tants au centre du mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion. Daskalopoulou a indi­qué à Radiobubble.gr que les cloches des églises sonnent fré­quem­ment pour aler­ter les vil­la­geois des déten­tions ou de la pré­sence de la police.

Dans un cas, une jeune mère de deux enfants a été déte­nue pen­dant 16 heures sans avo­cat ni appel télé­pho­nique à sa famille et sans accu­sa­tion. Elle a été inter­ro­gée par la police en charge du « dos­sier » qui lui a demandé si elle pen­sait que son mari l’avait trom­pée. Une jeune fille de 15 ans à été appe­lée par la Sécurité d’Etat sur son télé­phone por­table pour une faire une «dépo­si­tion». La police a fré­quem­ment demandé des échan­tillons d’ADN aux per­sonnes qui étaient sim­ple­ment appe­lées à témoi­gner. «  Dans cer­tains cas, la police a pré­levé des échan­tillons d’ADN par la force et a contraint le détenu à signer une décla­ra­tion disant qu’il leur avait donné de son plein gré  », a déclaré Daskalopoulou.

Dans un cas très trou­blant, quatre jeunes, âgés de 19 à 22 ans, ont reçu la visite dans les pre­mières heures du matin des agents de la sécu­rité de l’Etat qui leur ont demandé de les suivre au poste de police pour un pro­blème non spé­ci­fié. A la sta­tion de police, ils ont été sépa­rés. Daskalopoulou a inter­viewé l’un d’entre eux récem­ment, le fils d’un poli­cier, qui a dit qu’il avait été laissé sans un verre d’eau pen­dant des heures et inter­rogé sur ses convic­tions poli­tiques et sa par­ti­ci­pa­tion à des mani­fes­ta­tions. Il a ensuite été giflé et battu. «  Chaque demi-heure, ils arrê­taient de le battre et l’obligeaient à regar­der le mur, afin qu’il puisse mieux pen­ser et leur dire où il était ce soir-là  » ajoute Daskalopoulou. «  Et puis ils reve­naient et cela a duré entre six et sept heures. A la fin, une dizaine d’entre eux ont sur­git dans la salle et ont exigé qu’il donne son ADN.  » Le jeune a ensuite été contraint de signer qu’il avait donné son ADN volon­tai­re­ment. Un poli­cier lui a dit plus tard: «  Viens main­te­nant, ton vil­lage est assiégé. Pour atté­nuer ton cas et celui de ton vil­lage, donne nous quelques noms.  » Quand il a refusé, il a été menacé d’être uti­lisé dans un jeu de « ping-pong ».

«  Ping-pong signi­fiait qu’ils allaient le balan­cer dans la pièce tout en l’appelant anar­chiste et vau­rien. Ce gamin a 19 ans.  »

Mais la vio­lence n’a pas seule­ment été uti­li­sée comme une tac­tique d’intimidation à huis clos dans les postes de police. Le 7 mars 2013, des poli­ciers anti-émeute ont défilé dans Ierissos et détenu 5 per­sonnes. Les recherches ont été menées avec l’unité anti-terrorisme qui était armée. «  Ils ont dou­ché les gens du vil­lage avec des pro­duits chi­miques pen­dant des heures. Les gaz lacry­mo­gènes sont même entrés dans l’école. Trois enfants ont eu une attaque de panique, d’autres des pro­blèmes res­pi­ra­toires. L’ambulance a essayé d’y aller mais ne pou­vait pas. Même un bébé de dix mois a dû être trans­porté à l’hôpital  », a déclaré Daskalopoulou.

Une d’étudiants pour com­mé­mo­rer l’attaque du mois der­nier dans l’école a eu lieu la semaine der­nière dans la région. Cette , qui s’est dérou­lée dans le calme et a rejoint les mani­fes­ta­tions contre les mines à Thessalonique, peu après les atten­tats,  a réuni 20 000 per­sonnes et a été le pre­mier mou­ve­ment de pro­tes­ta­tion retrans­mis en Grèce, ce qui montre que le mou­ve­ment est loin d’être en déclin.

Au contraire, la région est deve­nue une scène dans le contexte des larges divi­sions poli­tiques en Grèce, une sorte de sym­bole de la néces­sité de résis­ter au contrôle des mono­poles des puis­sants sur l’État ainsi qu’aux ventes des actifs grecs et des res­sources naturelles.

Daskalopoulou a affirmé qu’une récente de sou­tien à la mine a été mise en scène et elle l’a décrit comme ayant été presque comique, un évé­ne­ment extra­va­gant qui a ras­sem­blé des poli­ti­ciens de la et des repré­sen­tants d’organisations mar­gi­nales. Selon Daskalopoulou, des mani­fes­ta­tions orga­ni­sées par les habi­tants eux-mêmes sont sui­vies par des syn­di­ca­listes ainsi que par des poli­ti­ciens de gauche du prin­ci­pal parti d’opposition Syriza. Au même moment, dans une confé­rence de presse qui s’est tenue en Grèce la semaine der­nière, Eldorado Gold a signalé qu’elle recon­si­dé­re­rait ses plans avec une allu­sion d’un cli­mat d’investissement instable en rai­son des réac­tions en cours.

«  Si l’Etat a décidé de trans­for­mer la Chalcidique en un labo­ra­toire de la vio­lence et de la répres­sion pour l’exporter vers le reste du pays, les gens de la Chalcidique ont décidé d’en faire un labo­ra­toire pour la liberté et la lutte. Et cette lutte est quelque chose qui doit tous nous unir.  » a déclaré Daskalopoulou.

Pour écou­ter l’entrevue de Daskalopoulou en anglais par  Theodora Oikonomides sur Radiobubble.gr cli­quez sur ce lien .

 

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