Petros Markaris : "Nous avons laissé le champ libre [aux nazis] de l'Aube Dorée"



28 mars 2013 - 1155 mots  
734     dernière mise à jour le 16/04/2013   Comments

Petros Markaris, écrivain grec, est né à Istanbul d'un père arménien et d'une mère grecque.  Il parle couramment le grec, le turc, le français, l'allemand et l'anglais. Scénariste de Theo Angelopoulos dont on se souvient la mort tragique l'année dernière, il est aussi traducteur en grec de Goethe et est considéré comme un spécialiste de Bertolt Brecht. Invité lors d'une émission sur RadioBubble pour évoquer le dernier ouvrage de sa trilogie sur la crise en Grèce, "Pain - Education - Liberté ,  il s'est bien sûr exprimé sur la crise. Il a aussi évoqué le cas de l'Aube Dorée et fait le parallèle entre la Grèce d'aujourd'hui et la république de Weimar en Allemagne avant l'arrivée des nazis au pouvoir. Un éclairage important sur la situation apportée par la crise et les mesures d'austérité.

Petros Markaris

Petros Markaris

Auteur dramatique, Petros Markaris a commencé à 57 ans à écrire des romans policiers mettant en scène Athènes et la Grèce contemporaine, notamment avec sa série du commissaire Costas Charitos. Le dernier ouvrage (pas encore traduit en français) de Petros Markaris, "Pain - Education - Liberté" (un slogan récurrent dans toutes les manifestations),  plonge le lecteur dans une enquête du commissaire  Charitos sur les meurtres d'un tueur en série dont les victimes ont toutes participé à la révolte de l’Université Polytechnique contre la junte et ont ensuite eu une carrière politique. La Grèce a retrouvé la Drachme et le lecteur déambule dans une Athènes très proche de celle que l'on peut découvrir aujourd'hui.

Lors du RadioBubble International Show du 9 mars dernier, Petros Markaris était l'invité de Theodora Oikonomides. Il s'est bien sûr exprimé sur la crise et a expliqué l'origine de sa trilogie. Il a aussi évoqué le danger de l'Aube Dorée et OkeaNews vous propose la transcription de cette partie de l'émission :

Theodora Oikonomides : Vous avez mentionné l'Aube Dorée un peu avant et le fait que si chacun ne fait rien dans son voisinage, l'Aube Dorée va s'en charger. Dans votre livre, vous décrivez des opérations [de l'Aube Dorée] qui sont devenues une réalité à Athènes. Pensez vous que les initiatives volontaires peuvent être efficaces contre l'Aube Dorée puisque celle-ci a montré qu'elle avait une très bonne organisation ?

Petros Markaris : Il y a deux problèmes. L'un des problèmes est l'Aube Dorée. Le deuxième est qu'en temps de crise, toutes les idées négatives et les mauvaises habitudes ressortent. Avec une vie normale, vous pouvez cacher tout cela, alors qu'en temps de crise, cela ressort et vous devez le combattre. Pas seulement l'Aube Dorée mais aussi toutes les mauvaises caractéristiques. J'ai dit une fois à un politicien : "Avons nous un ministère de l'intérieur et un ministère des affaires sociales ?". Il a répondu "oui". "Avons nous des églises ?". "oui".(...) Il serait donc possible de réunir toutes ces entités pour aller dans les quartiers [laissés à la merci de l'Aube Dorée] et dire aux personnes que l'aide existe. Il n'y a aucun doute que ces gens préféreraient l'aide étatique ou celle de l'Eglise plutôt que celle de l'Aube Dorée. Mais personne ne va dans ces quartiers : il n'y a que l'Aube Dorée. Et vous devez donc vous battre contre elle et c'est vraiment difficile. Nous avons besoin d'autres programmes pour résoudre ce problème. Et pour vous dire la vérité,  je ne vois personne pour résoudre ce problème à part nous même et les assemblées de quartier.

[lecture d'une partie du dernier livre de Petros Markaris]

Theodora Oikonomides : Dans la scène [du livre] que nous venons d'écouter, la police semble sans pouvoir contre l'Aube Dorée. Dans la réalité actuelle, c'est un fait établit et un certain nombre de personnes disent qu'il y a un sentiment de sympathie de la police vis à vis de l'Aube Dorée. La situation actuelle est qu'aucun procureur ne semble vouloir venir [attaquer l'Aube Dorée en justice] car ils ont peur.  Cette semaine, nous avons eu le procès d'Elias Kasidiaris [le porte parole de l'Aube Dorée qui a frappé une femme politique de gauche en direct à la télévision grecque] qui s'est passée dans une atmosphère d'intimidation. Il y avait une centaine de grands skinheads costauds dans la salle d'audience qui menaçaient les témoins, le juge, les avocats ... finalement tout le monde. Comment est-il possible de surmonter ces intimidations ?

ΨΩΜΙ ΠΑΙΔΕΙΑ ΕΛΕΥΘΕΡΙΑ (Pain Education Liberté) - le dernier roman de Petros Markaris

ΨΩΜΙ ΠΑΙΔΕΙΑ ΕΛΕΥΘΕΡΙΑ (Pain Education Liberté) - le dernier roman de Petros Markaris

Petros Markaris : Premièrement, car je connais l'Allemagne, je vous conseillerai de lire les procès qui ont eu lieu avec les nazis avant la période nazie : durant la république de Weimar, c'était exactement la même méthode d'intimidation. C'est aussi la manière dont cela a fonctionné en Allemagne. Ce sont des nazis [l'Aube Dorée] et ils savent comment faire. Vous avez besoin de trouver un système dans lequel vous ne leur laissez aucune champ libre pour leurs actions. Vous devez tout occuper avant eux. Ou vous êtes perdus. Car ils sont organisés, ils savent comment se battre, ils savent comment intimider les gens donc ils vont utiliser tout cela.

Les forces de police, partout dans le monde, sont des forces conservatrices. Je n'ai jamais vu une force de police progressiste dans ma vie, excusez-moi ! Ils sont conservateurs et c'est la manière dont la police fonctionne : ils ont été éduqué pour "la loi et l'ordre". Le ministre de l'ordre public dit "nous devons faire quelque chose" mais vous devez organiser une ligne de défense contre eux [Aube Dorée], sinon, vous êtes perdus.

Theodora Oikonomides : Pensez-vous que nous faisons des progrès concernant cette ligne de défense ?

Petros Markaris : Définitivement pas. Nous leur avons laissé tout le champ libre pour agir. Ces personnes à Agios Panteleimonas [quartier où la propagande de l'Aube Dorée est connue] sont des personnes âgées ou des chômeurs. Ils [l'Aube Dorée] sont toujours là bas. C'est la plus grande erreur que la gauche ait commise. Vous ne pouvez pas attendre des personnes âgées qu'elles s'organisent politiquement ou qu'elles fassent des choix politiques corrects. Elles prennent l'aide d'où elle vient.

Un constat qui a toujours un peu de mal à passer les frontières.


L'émission en anglais et au complet est toujours disponible chez RadioBubble sous licence creative commons.

Vous pouvez également lire ou relire la traduction d'un article de Petros Markaris mis en ligne sur OkeaNews en début d'année dernière : "Les lumières s'éteignent à Athènes".