Grèce : la police publie des photos retouchées de détenus torturés



3 février 2013 - 2263 mots  
433     dernière mise à jour le 20/02/2013   Comments

La police a diffusé les photos de 4 suspects arrêtés après un double vol à main armée. Deux Grecs avaient été arrêtés pour avoir participé à des hold-up dans des banques près de Kozani, une ville du nord-ouest de la Grèce, et sont soupçonnés d'appartenance à un groupe extrémiste, a annoncé samedi le directeur de la police locale.

Les deux suspects, âgés respectivement de 22 et de 25 ans, étaient recherchés par la police antiterroriste pour leurs liens présumés avec le groupe anarchiste la Conspiration des Cellules de feu, qui figure sur la liste noire des organisations terroristes internationales établie par les États-Unis, a dit une source policière.

Ils ont été arrêtés vendredi avec deux autres personnes pour avoir pris part à des hold-up dans deux banques de la commune de Velvedos, près de Kozani, selon un communiqué de la police. Dans leur véhicule, les policiers ont découvert deux fusils d'assaut kalachnikov, un pistolet Scorpion et trois autres revolvers, d'après cette même source.

Hier, samedi, la police a diffusé les photos des 4 détenus sur le site officiel de la police (le lien peut ne pas fonctionner ou avoir été supprimé par les forces de l'ordre).

Ces photos montrent clairement que les détenus ont subi des mauvais traitements :

Photo pendant et après l'arrestation (source) :

Détenu 3

La police a également retouché certaines photos, dont la plus flagrante est celle-ci :

Détenu2Retouche

 

Il est clair que cette photo a été retouchée grossièrement. La question est de savoir ce qui a été masqué durant cette retouche. Selon plusieurs site grecs, "la police aurait indiqué avoir procédé à ces retouches car le suspect refusait de relever la tête pour la photo. La retouche a dont été faite pour masquer la main du policier"

Autre exemple, en comparant ces 2 photos :

La police a indiqué que "les détenus ont été battus car ils ont résisté".

Hier soir, on pouvait voir dans les informations de la chaîne Mega la diffusion des photos sans aucune mention de leur modification :

(vidéo disponible sur YouTube)

"Il n'y a eu aucune bousculade, ce que la police dit est un mensonge. Ils l'ont emmené à la sécurité, l'ont enfermé dans une pièce, les mains dans le dos avec des menottes, ils l'ont mis sur ses genoux, avec une cagoule sur la tête et ils l'ont battu pendant des heures. Pas pour un interrogatoire, mais pour la torture" aurait indiqué le père de Dimitris Bouroukos, un des suspect, après une brève rencontre avec son fils. Il aurait ajouté : "J'ai parlé avec la mère d'un des autres et elle m'a dit que l'épaule de son fils a été disloquéé". Il aurait exigé un examen médical pour son fils.

Le site contra info semble le confirmer :

(...)Andreas-Dimitris Bourzoukos a été menotté à une chaise pendant toute la durée de la visite.

Il nous a informé que, alors qu'il était menotté les mains derrière le dos dans les cellules de détention de Kozani, les flics lui ont mis une cagoule sur le visage, l'ont forcé à s'agenouiller et l'ont battu pendant environ quatre heures sur sa tête, son visage et son estomac, et quelques-uns de ses cheveux ont été arrachés. Cela s'est passé sans aucune résistance de sa part. Il va sans dire que les flics l'ont aussi menacé tout le temps et l'ont insulté de la manière la plus vulgaire.

Les conséquences des tortures ont été les suivantes : sang dans les urines, de graves vertiges, des maux de tête, des oedèmes sur tout son visage, des hématomes sur les deux yeux, ainsi que des contusions et des ecchymoses partout sur son corps.

Ses parents affirment que son visage était méconnaissable et que sa voix était modifiée à cause des coups à la mâchoire.

Pendant ces trois jours, il a été seulement autorisé à boire de l'eau en bouteille, tandis que leurs parents n'avaient pas le droit de leur donner des aliments de base emballés ni des jus de fruits.

(...)

Pantelia Vergopoulou, la mère d'Andreas-Dimitris Bourzoukos, dénonce sans équivoque la torture contre les quatre suspects :

«Les mécanismes de poursuite en Grèce respectent les normes liées à la torture dans les prisons de Guantanamo. Mon fils, tout comme les trois autres personnes arrêtées, n'a pas été traité comme n'importe quel autre accusé d'infractions, mais avec une haine particulière parce qu'il est un anarchiste. Dans le même temps, leurs bourreaux se cachent derrière des cagoules et demeurent intouchables.

Jusqu'à quand?

[...] Enfin, étant moi-même un médecin, spécialisé dans la médecine pré-hospitalière d'urgence, je déclare que les premières heures qui suivent les traumatismes sont essentielles pour les lésions cérébrales et les lésions potentielles supplémentaires. La nécessité d'un examen immédiat et des soins hospitaliers se réfère à toutes les personnes arrêtées qui ont été maltraités.

Je tiens ceux qui sont en charge de l'affaire principalement responsable de tout dommage qui pourrait être causé.

Après les tortures infligées en automne dernier à des militants anti-fasciste, les raids de la police dans les squats ou les espaces auto-gérés et quelques jours après l'annonce de l'ONU sur les conditions de détentions désastreuses en Grèce il semble que la torture revienne sur le devant de la scène.

Et manifestement, cela ne pose aucun problème, ni à la police, ni aux grandes chaînes de télévision, de publier des photos trafiquées de suspects torturés : une méthode qui ressemble à celles pratiquées par la junte militaire et par les dictatures.


Edit du 4 février 2013 : Le ministre de l'ordre public Nikos Dendias a indiqué "Les blessures [de la police] se sont passées lors de leur arrestation, et non après. Les photos des 4 suspects battus ont été retouchées afin qu'ils puissent être reconnus". Le ministre de l'ordre public admet donc que les suspects ont été battus si fort qu'ils n'étaient pas reconnaissables. Il a également promis un «châtiment impitoyable" dans le cas ou il est prouvé que des policiers ont abusé des quatre suspects. "Nous n'accepterons aucune violation des droits", a-t-il ajouté.

Suite aux accusations de torture, un procureur d'Athènes a ordonné une enquête afin de déterminer si la police a usé d'une force excessive lors de l'arrestation des suspects. source : washington post

Lien vers l'article publié par le Guardian.

 


A lire, sur roumelie, la traduction du témoignage d'un professeur de Andreas-Dimitris Bourzoukos :

Photo d'Andreas-Dimitris Bourzoukos après son arrestation à Kozani (source : El. As.)

Je m’appelle Christos Ioannidis. Je suis professeur dans l’enseignement secondaire depuis 23 ans, responsable du magazine de musique « Schooligans » et du festival lycéen « Schoolwave ». J’ai connu Andreas-Dimitris Bourzokos pendant trois ans (2005-2008). C’était mon élève au lycée musical de Pallini.

Je suis choqué par la nouvelle de son implication dans un vol à main armée. J’ignore ce qui l’a mené jusque-là. Je veux toutefois évoquer les trois années pendant lesquelles je l’ai fréquenté, lorsqu’il était élève mais aussi bénévole pour le magazine.

J’étais heureux d’avoir dans ma classe des jeunes comme Andreas-Dimitris. Il était sensible, intelligent, anxieux. Non, il n’écoutait pas de heavy metal. Il écoutait du rock, Hatzidakis, Mozart. Non, il n’était pas antisocial. Il était même très apprécié par ses camarades.

Bien sûr, il était empli de colère, comme tous les jeunes lucides qui découvrent à l’adolescence la société inhumaine et hypocrite dans laquelle nous vivons. Non, il n’était pas mauvais élève, il était brillant. Il est entré lui aussi à l’université en rédigeant les dissertations formatées que réclame le système. Ses parents étaient deux personnes extrêmement dignes.

Ils venaient régulièrement à l’école s’enquérir de leur fils. A un moment donné, j’ai appris par Andreas-Dimitris que son père avait perdu son emploi. Il me l’a dit avec amertume et colère.

J’ignore combien de sources de colère se sont superposées depuis. Je peux m’imaginer un certain nombre d’entre elles, car je vis moi aussi dans cette Grèce. A partir de là, je ne ressens que honte et regrets. Je regrette pour Andreas-Dimitris, qui croyait – manifestement – à la violence comme réponse à la violence du système.

Mais j’ai honte pour la Grèce, qui conduit des enfants comme Andreas-Dimitris à de telles extrémités. J’ai honte pour les policiers qui l’ont torturé. J’ai honte pour les journalistes, qui l’ont déjà condamné. Et j’ai honte pour tous les citoyens insouciants qui l’affubleront de l’étiquette de « terroriste », et qui glisseront sur son visage déformé par les coups pour passer à l’information suivante.

Cette déformation, c’est aussi la nôtre.

Article paru le 3 février 2013 sur le site de l’hebdomadaire athénien Lifo, traduit du grec par AR.

Lien vers l’article original : Δυο λόγια για τον Αντρέα-Δημήτρη Μπουρζούκο – από έναν καθηγητή

 


Edit 15h40 : L'info reprise par l'AFP (via romandie) :

Grèce : polémique sur de mauvais traitements présumés par la police

ATHENES (Grèce) - Une polémique a éclaté lundi en Grèce après la publication dans la presse de photos retouchées par la police, apparemment pour maquiller les mauvais traitements infligés à quatre jeunes arrêtés et soupçonnés de liens avec un groupe extrémiste.

Les parents et les avocats de ces quatre personnes âgées de 20 à 25 ans arrêtées vendredi au cours d'un hold-up près de la ville de Kozani (nord-ouest) ont estimé que les photos publiées dimanche par la police avaient été retouchées pour dissimuler les traces sur leurs visages de mauvais traitements subis par les policiers.

Les photos de ces jeunes gens, certains ayant un visage tuméfié, d'autres au contraire un visage lisse, mais grossièrement retouché à l'aide d'un logiciel spécial, selon les experts, ont été publiées sur les réseaux sociaux et dans la presse, provoquant un tollé au sein des partis de gauche.

Ainsi, le Dimar (gauche démocratique), membre de la coalition gouvernementale dirigée par le Premier ministre conservateur Antonis Samaras, et le principal parti d'opposition, Syriza (gauche radicale), ont demandé l'ouverture d'une enquête judiciaire.

Cité par le quotidien à grand tirage Ta Nea, le député socialiste Costas Triantafyllos, dont le parti participe également à la coalition gouvernementale, a demandé des explications pour ces photos choquantes.

Il s'agit de terroristes qui portaient des armes lourdes, a répondu lundi le ministre de l'Ordre public, Nikos Dendias, à la télévision Méga, tout en soulignant que si des preuves de sévices étaient établies, les responsables seraient punis.

Interrogé sur l'utilisation d'un logiciel de retouche par la police, le ministre a affirmé que le but était d'aider à une reconnaissance des suspects par d'éventuels témoins.

Les pratiques de la police grecque ont souvent été dénoncées par le Conseil de l'Europe et plusieurs organisations de défense des droits de l'homme pour abus de pouvoir et utilisation excessive de la violence.

Les quatre jeunes ont été arrêtés pour avoir pris part vendredi à deux hold-up dans des banques de la commune de Velvedos, près de Kozani. Dans leur véhicule, les policiers ont découvert deux fusils d'assaut kalachnikov, une mitraillette Scorpion et deux autres revolvers.

Deux d'entre eux sont soupçonnés d'appartenance au groupe d'obédience anarchiste Conspiration des Cellules de feu, après qu'on eut retrouvé leurs empreintes digitales dans l'une des caches du groupe.

Une enquête est en cours pour établir les liens éventuels avec ce groupe des deux autres jeunes gens, dont l'un Nikos Romanos, 20 ans, s'est déclaré prisonnier de guerre et pas victime, a dit son avocat Frangiskos Ragoussis.

Ses motivations sont politiques (...) il ne portera pas plainte pour mauvais traitements, mais veut que l'affaire sensibilise les citoyens, a indiqué lundi M. Ragoussis.

Figurant sur la liste noire des organisations terroristes internationales établie par les États-Unis, la Conspiration est surtout connue pour l'envoi de colis piégés à des ambassades étrangères et des dirigeants européens qui avait mis en alerte toute l'Europe en novembre 2010.

Sept membres du groupe arrêtés ont été condamnés en 2011 à de lourdes peines de prison ferme.

(©AFP / 04 février 2013 14h42)

 


Edit du 8 février : La police a diffusé les photos des détenus avant modification.
SansPhotoshop

Lors d'une conférence de presse, la police a annoncé les résultats de l'enquête menée par les affaires internes selon laquelle aucune violence policière apparente n'a eu lieu au cours de la détention des personnes arrêtées pour vol à Kozani. Ces blessures seraient donc les conséquences de l'arrestation.

Ces photos ont été diffusées par la police pour prouver que les détenus n'ont pas été torturés pendant leur garde à vue. Néanmoins, il reste impossible de savoir quand les suspects ont été battus et/ou torturés.

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