LES BÉNÉFICES DE LA VIVISECTION, par Zébu [Blog de Paul Jorion]



12 avril 2012 - 2277 mots  
14     dernière mise à jour le 30/03/2013   Comments

Je partage ce post très intéressant de Zébu sur le blog de Paul Jorion, que je vous conseille vivement si vous ne le connaissez pas.

« La Grèce sortira de la récession en 2013. Mais la croissance du PIB grec sera globalement nulle sur l’ensemble de cette année, selon de nouvelles prévisions du Fonds monétaire international (FMI) (…) ».

En entamant sa cinquième année de récession, la Grèce peut donc raisonnablement espérer un avenir radieux, lequel sera nul mais non récessif. Reste que son optimisme retrouvé se doit d’être tempéré par les prévisions au long cours du même FMI, qui s’annoncent aussi fiables que des prévisions météorologiques pour dans un an. « En décembre, il [le FMI] estimait que le PIB chuterait de 3,0% en 2012 après un recul de 6,0% en 2011 et que la croissance atteindrait 0,3% en 2013. ». Si en deux mois et demi donc les dites prévisions évoluent de +0,3% à 0%, que dire dès lors de ce que sera la réalité fin décembre 2012 : une croissance ‘globalement nulle de -1,5%’ ?

Si le terme ‘laboratoire‘ se définit à la fois par « un lieu où se préparent, s’élaborent des choses » et à la fois par un « local pourvu des installations et des appareils nécessaires à des manipulations et des expériences effectuées dans le cadre de recherches scientifiques », force est alors de constater que ce qui se trame en Grèce relève autant de la manipulation qu’à des recherches sur le phénomène (‘phainomenon’,en grec) de croissance comme pourraient les pratiquer les chasseurs d’éclairs : en espérant être au moment et à l’endroit où il se produira. Pour le moment, la foudre qui frappe la Grèce n’a rien à voir avec la croissance mais bien plutôt avec la récession, qui contrairement au dicton, a frappé le même endroit plusieurs fois.

L’aspect scientifique des expérimentations pratiquées laisse donc à désirer mais le corpus de données s’accumule et permet de constituer petit à petit, certes un peu trop lentement au goût des cobayes, un indéniable terreau fertile d’où surgira une économie enfin sortie de sa gangue politique, laquelle vient sans cesse perturber les résultats que l’on attend d’elle.

« Les plans d’austérité imposés à la Grèce exigent notamment la suppression de 150 000 postes dans la fonction publique en trois ans. Dans les hôpitaux, ils ont eu pour conséquence des coupes dans les budgets de 40% depuis 2009, des fusions entre établissements, des réductions d’effectifs. L’approvisionnement en médicaments connaît des ruptures régulières, du fait d’impayés. Et face à cela, la demande a augmenté – d’un quart entre 2009 et 2010 –, puisque nombre de personnes ne peuvent plus payer les services de la médecine privée. Même au sein des hôpitaux publics, l’accès est limité pour des raisons financières, puisqu’un tarif minimum de 5 euros est fixé par acte, hors cas d’urgence vitale. ».

Des situations qui génèrent par ailleurs la possibilité de comparer avec des expériences menées sur d’autres terrains dans le monde avec les mêmes modes opératoires, ce qui facilite ainsi les avancées scientifiques en la matière et évite de fâcheuses distorsions d’évaluation dues aux paramètres contextuels de réalisation de chaque expérience. Comme pour les capacités d’anticipation et d’adaptation des scientifiques (dont les évaluations sont maintenant connues), l’expérience qui se déroule sous nos yeux en Grèce a pour objectif de permettre d’évaluer les conditions de réplicabilité de la suppression de la croissancedans les pays dits ‘avancés’, sur un territoire suffisamment vaste comme l’est celui de l’Union européenne.

Certes, de nombreux autres pays sont aussi concernés par le protocole ainsi élaboré mais aucun n’est cependant autant avancé comme peut l’être la Grèce, au vu des résultats obtenus et malgré la modification contrainte du cadre même de l’expérimentation, puisque celui-ci a dû être récemment restreint à 47% quant à sa surface d’endettement afin que l’expérience même puisse continuer à se dérouler.

Un tel acharnement dans la conscience professionnelle à tirer, coûte que coûte, les enseignements d’une recherche scientifique mérite non seulement le profond respect pour une telle abnégation, face à des données et des conditions d’expérimentation si rétives, mais aussi quelques éclaircissements. Car s’il s’agit certes de faire œuvre de science, les docteurs de la Foi Libérale du Saint Tribunal de l’Immaculée Troïka font aussi œuvre de salubrité, pour les corps comme pour les âmes.

Car c’est bien d’un combat contre le mal dont on parle. Les Grecs seraient en effet atteints d’une langueur qui nuirait gravement à leur santé économique. Pire, ils ne seraient rien moins que (dans le désordre) :fainéantsfraudeursdépensiers (à crédit), mais aussi menteurs et même ingrats, eu égard à la solidarité que les pays européens leur ont octroyé sans compter.

Un crime capital, qui vaut bien donc la mort économique, l’essentiel pour les Grecs n’étant plus de ce bas monde mais bien de sauver leurs âmes qu’une saine récession réitérée viendra purifier.

A force, ils finiront bien par abjurer leur foi en l’Europe …

Fainéants ?

Les grecs travaillaient en moyenne 42,3 heures par semaine en 2010 quand en Allemagne on y travaillait 35,7 heures. Mais comment serait-ce donc possible ? Tout simplement parce que 6,4% des Grecs seulement travaillent à temps partiel quand 26,2% des Allemands travaillent à temps partiel (alors même que les durées moyennes à temps plein sont quasi équivalentes entre les deux pays). Et contrairement à ce qui est annoncé, si 35 annuités permettaient de partir à la retraite, l’âge moyen de sortie  du marché du travail en 2008 était de 61,4 ans, contre … 61,7 ans en Allemagne (où pourtant l’âge légal de départ à la retraite est de … 65 ans), sachant que les politiques ont ‘ajusté’ les structures d’âge de départ à la retraite entretemps (40 annuités en 2015 pour la Grèce).

Fraudeurs ?

‘Les’ Grecs, accusés de frauder massivement le fisc, ont des exemples à suivre en l’occurrence : « Allemagne: la fraude fiscale institutionnalisée » et « La fraude, sport national français ». Ne serait-ce que concernant la fraude en France, celle-représenterait ainsi 60 milliards d’euros chaque année, soit 50% de plus que la charge de la dette publique en France en 2010. Un ‘sport national’ pratiqué donc à haute dose dans de nombreux pays européens et dont les Grecs n’ont pas le monopole bien qu’ils aient inventé les Jeux Olympiques, sans oublier de préciser que ‘les’ Grecs ne sont pas tous évidemment égaux dans cette pratique là, les armateurs ayant élevé les sports nautiques au rang d’art fiscal.

Dépensiers ?

Si l’on parle de l’État grec, il est certain que la propension à l’endettement est vite devenue une addiction au crédit et ce particulièrement … depuis mars 2004, date de la prise de fonction du gouvernement néo-libéral Karamanlis. Entre début 2004 et fin 2009, date d’arrivée au pouvoir du Pasok, la dette publique en pourcentage de PIB sera passée de 98,6% à … 129,3% en 2009. Ou la saine gestion libérale au pouvoir.

En passant, certains records appartiennent aussi à d’autres pays européens, notamment à l’Irlande qui en 2010 dépassa les 30% de son PIB en déficits publics, ou même à l’Allemagne, premier pays européen pour le montant de sa dette publique (plus de 2 000 milliards d’euros). Enfin, puisque l’on parle des Grecs, leur endettement privé qui a explosé entre 2000 et 2008 afin d’acheter (à crédit) plus de produits importés … européens, le niveau d’endettement par rapport au Revenu Brut Disponible y est très inférieur à ceux que l’on constate pour le Royaume-Uni par exemple (plus de 150%).

Menteurs ?

A de multiples reprises, les gouvernements grecs ont effectivement menti, afin d’occulter aux yeux des institutions européennes les réalités quant aux déficits publics et budgétaires du pays. Sauf que l’entrée de la Grèce dans la zone euro en 2001 respectait alors les critères émis, notamment les 3% de déficit budgétaire puisque les gouvernements précédents avaient intégré les coûts de dépenses militaires (qui furent d’ailleurs ‘sanctuarisées’ dans les budgets afin de préserver le remboursement des contrats des pays européens) à la livraison et non à la date de contrats, lesquels furent conclus avant l’entrée de la Grèce dans la zone euro.  Il en résulta ainsi un léger dépassement (3,07% en 1999), dépassement outrepassé par différents pays quelques années plus tard et qui valurent à la France et l’Allemagne notamment en 2004 une procédure menée par la Commission Européenne pour déficits excessifs. Or, suite à la montée en charge de la ‘crise grecque’ avec l’arrivée au pouvoir en 2009 d’un nouveau gouvernement qui modifie les évaluations de déficits, l’Ecofin (Conseil européen des ministres des finances) demanda à Eurostat un rapport sur les raisons de telles ‘défaillances’ et ‘tromperies’ de l’État grec, que les institutions européennes ‘découvrent’ alors. Eurostat rend son rapport en janvier 2010, dans lequel il montre que si les gouvernements grecs successifs ont bien ‘maquillé’ les statistiques concernant les déficits, il reste que dès novembre 2004, Eurostat avait bien dans un premier rapport identifié 11 infractions, puis à 5 reprises de 2005 à 2009. Pire, la Commission Européenne a sollicité au Conseil des pouvoirs accrus en terme de contrôles statistiques, lesquels ne furent pas pleinement attribués par ce même Conseil à Eurostat, respectueux qu’il était des ‘prérogatives’ nationales. En résumé, non seulement les gouvernements européens connaissaient la situation régulièrement ‘redressée’  des comptes grecs mais ceux-ci refusèrent d’octroyer les outils nécessaires à un contrôle réel sur les statistiques fournies par ces mêmes gouvernements grecs, régulièrement épinglés par Eurostat. Lorsque l’Ecofin de novembre 2009 ‘découvre’ les chiffres corrigés du nouveau gouvernement grec, il ‘découvre’ ainsi une réalité qu’il a pris grand soin d’enterrer. Les gouvernements européens (et non les institutions européennes) ont donc été pleinement responsables du pourrissement de la situation concernant la Grèce, gouvernements qui font maintenant cher payer leur propres irresponsabilités politiques aux Grecs, en octroyant chichement leur solidarité. Quant aux prêteurs qui octroyèrent des crédits à la Grèce pendant près de 5 ans et de manière croissante, force est de constater qu’ils furent soit analphabètes car ils ne savaient pas lire les rapports (publics) d’Eurostat, soit étaient de vilains spéculateurs, pariant en connaissance de cause sur la montée des taux d’intérêt versés sur la dette publique, ce qui ne manqua pas d’arriver dès le début 2010.

Enfin, non contents d’avoir cautionné par leurs silences les dérives passées, les gouvernements européens considèrent aujourd’hui les Grecs comme des ingrats, au regard des plans ‘d’aide’ apportés à plusieurs reprises, ‘aides’ qui leur rapportent par ailleurs à chacun de substantiels intérêts. Le prix de la solidarité s’indexe ainsi sur l’irresponsabilité passée des (futurs) prêteurs …

§

Le laboratoire libéral d’hier a donc fonctionné à plein rendement, offrant aux scientifiques qui dirigent les expérimentations des résultats quasi inespérés, au regard des très faibles investissements de départ : crise sanitaire, explosion du chômage, récession pluriannuelle, préservation des contrats d’armements (européens), triplement à minima de l’endettement des ménages (pour consommer des produits importés européens), baisse des salaires, suppression massive de postes de fonctionnaires, augmentation de 30% en 5 ans de la dette publique par rapport au PIB, multiplication exponentielle des intérêts reversés aux prêteurs (privés européens), terreau favorable pour une spéculation débridée sur les marchés financiers, augmentation de 5 annuités pour l’âge de départ de la retraite (afin de relancer les retraites par capitalisation), privatisations massives de pans entiers d’activités économiques, évasion fiscale préservée et fuite des capitaux dans des paradis fiscaux (pour les plus riches seulement) et last but not least, gouvernement d’unité nationale dirigé par un premier ministre ‘technicien’ qui appliquera à la lettre les ‘ajustements’ complémentaires nécessaires.

§

A dire vrai, il faut bien avouer que ce laboratoire est une mine d’argent et un puits sans fond d’enseignements qui permettent d’ores et déjà d’être appliqués, avec certes des succès divers mais de manière inéluctable, comme le progrès, dans d’autres contrées européennes. Ce laboratoire de demain n’est donc pas une vaine promesse que de vagues théories libérales viendraient conceptualiser pour aujourd’hui : ce sont, de fait, des données objectives, sur lesquelles nous pouvons compter.

Mieux, elles donnent un sens aux réalités en cours, elles refondent des croyances en perte de vitesse grâce à des politiques ajustées structurellement à l’austérité, elles nous relient (‘religion’) entre nous et nous permettent de partager ce précieux bien commun d’hier, d’aujourd’hui et de demain : la crise.

(à suivre …)

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Commentaires

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